Peintre et frère dominicain, le père Kim en Joong expose ses œuvres abstraites dans le jubé de la cathédrale. Rencontre.
Les touristes se bousculent sur les dalles du « grand chœur » de la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi en ce début d’été. Assis dans les stèles qu’occupaient jadis les chanoines, deux moines de l’ordre des frères prêcheurs s’émerveillent, entre deux attroupements de visiteurs, des formes géométriques dessinées sur le sol. « Voyez-vous, frère, ce style est très dominicain », assure, le doigt tendu en avant, le père Kim en Joong. « J’aimerais que mon travail et ma foi soient aussi solides que les briques de cet édifice ».
Considéré comme l’un des plus grands maîtres de la peinture abstraite, ce dominicain de 67 ans, originaire de Corée, expose huit de ses œuvres dans le déambulatoire du Jubé jusqu’à la fin septembre. À quelques heures de l’inauguration, le père Kim en Joong se sent saisi par la Providence. « Aujourd’hui, je fête le quarantième anniversaire de ma première communion. Ce jour a été le commencement de ma vie spirituelle. Le fêter dans cette cathédrale, c’est quelque chose d’inouï ». Il peint ses toiles sur le sol Fils de calligraphe, Kim en Joong était presque prédestiné à la peinture. En 1959, à 19 ans, il intègre l’école des Beaux-Arts de Séoul. Mais ce n’est que quelques années plus tard, alors qu’il enseigne dans une école catholique, que le jeune artiste est bouleversé par « la foi de mes élèves et de mes collègues ». Sa conversion au catholicisme est rapide et radicale. « Après mon baptême en 1967, je me suis envolé pour l’Europe. Pendant un an, j’étais étudiant en théologie mais également ouvrier pour gagner ma vie. Je travaillais la nuit comme gardien dans un parc zoologique de Zurich ».
Touché par la pauvreté ouvrière
De cette époque difficile, loin de sa famille, Kim en Joong reste fortement marqué. « J’ai compris, pendant cette période de grande solitude, combien l’Homme a besoin de l’affection des autres » confie-t-il. « J’ai aussi découvert le monde des ouvriers et de la pauvreté ». Décidé à marier sa vie spirituelle et sa vie artistique, Kim en Joong chemine doucement vers une vocation religieuse. Pour le choix de l’ordre, le jeune peintre se laisse porter par la Providence. « Un jour, mon aumônier universitaire dominicain, m’a dit: « chez nous, il y a Fra Angelico ». » Il ne lui en fallait pas plus pour prendre sa décision. En 1970, Kim en Joong intègre l’ordre des frères prêcheurs.
Arrivé en France depuis 1975, le père Joong partage désormais le plus clair de son temps avec ses frères du couvent de l’Annonciation, rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Là, dans son atelier, « un petit endroit où je peux me débrouiller », il peint ses toiles à même le sol. « La toile est par terre, mais elle se lève quand elle s’expose. L’homme aussi doit se lever pour s’exposer à Dieu ». Dans ses toiles, qui ne portent pas de titre - « si je devais mettre un titre, je mettrais un poème » - le dominicain aimerait que soit porté le témoignage « de la vie au-delà du monde. L’artiste communique le Beau aux hommes. C’est pour cela qu’au Paradis, nous n’aurons plus besoin de l’art car nous aurons tout ! ». Profitant de son passage à Albi, le père Kim en Joong n’a pas manqué d’évoquer Toulouse-Lautrec. « Beaucoup de personnes ont été blessées par la religion, ou plutôt par la mauvaise pratique des hommes. Je crois que l’art est un moyen pour réunir le monde entier. C’est cette difficulté à surmonter qui me fait travailler, qui me donne de l’énergie. Toulouse-Lautrec aurait fait des choses banales s’il n’avait pas été paralysé. Or, cette difficulté a été sa richesse, comme Van Gogh ».
Une visite-conférence aura lieu le mercredi 11 juillet à 20h30 par Gusti Hervé, spécialiste de la peinture de cet artiste coréen.
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