« Comment! Vous ne connaissiez pas le prieuré d’Ambialet, mais c’est presque pêché mortel! ». La longue terrasse du cloître s’étale sous le soleil couchant. Le frère Jean Ollivry, de la communauté de Saint-Jean, dans son scapulaire gris, affiche déjà son caractère jovial et empli de bonhomie. Pas de doute, l’homme n’a pas pu habiter cette demeure perchée au-dessus de la vallée du Tarn pendant 14 ans sans posséder un charisme détonnant. La pierre édifie la maison de Dieu, l’homme lui donne une âme.
Le départ définitif, vendredi ou samedi prochain, du frère Jean, résonne comme un déchirement pour la communauté catholique du secteur d’Ambialet, mais aussi pour tout le Tarn. Lui qui a vécu aux États-Unis, à Paris, à Londres, en Suisse, à Chalon-sur-Saône et au fin fond du Tarn, reprend la route, direction Roanne et le noviciat des frères de Saint Jean. « Je ne pars pas avec joie car je quitte des gens que j’aime et une église splendide. Mais je suis content d’aller plus loin et de me replonger dans mes recherches et l’enseignement de la philosophie ».
Parcourant 20000 km par an au service du diocèse, sans compter les 5000 pour sa congrégation, le frère Jean, seul depuis 5 ans, avoue qu’il commençait à « en avoir marre ». Son supérieur lui a accordé une année sabbatique. Pas une année de repos puisque le religieux retrouvera l’ami qu’il n’a jamais quitté: Aristote. Son pote pourrait-il dire. En tout cas son maître spirituel. « À Fribourg, autour de l’enseignement philosophique du père fondateur de la communauté de Saint-Jean, j’ai trouvé, chez Aristote, des éléments de réponse à ma question: qui suis je? ». C’était en 1980. Après des études de médecine, d’où il s’est fait « jeter » par manque de travail — « je cherchais qui était l’architecte qui avait créé la vie » - Jean Ollivry suit des cours d’informatique. Il deviendra ingénieur technique pour les Hôpitaux de France plusieurs années, « calculant [ses] horaires d’avion et de rendez-vous en fonction des messes quotidiennes ». Jusqu’au jour où, en 1978, il entre dans un monastère bénédictin italien, d’où il repartira un an plus tard pour la communauté de Saint-Jean.
Aujourd’hui encore, comme à l’âge de 12 ans ou de 25 ans, le frère Jean n’a de cesse de poser des questions: « faire réfléchir, c’est mon obsession et ma passion dévorante ». Rechercher encore et toujours sans savoir, procure à cet homme d’église une soif intarissable. Une soif communicative aussi. Café philo ou théologique à Albi, enseignement théologique à Ambialet ou à la Drêche avec son fidèle ami et père de famille Pierre Pelnier, cours de philo à l’Institut Catholique de Toulouse, sensibilisation des lycéens dans des établissements catholiques albigeois, le frère Jean sait captiver son auditoire. « Je le sens. Les jeunes sont mordus par ce que je leur dis! Ils posent des questions impertinentes et aiment qu’on les fasse réfléchir ». Le religieux a aussi su, et sait toujours, vivre avec son temps, selon la formule employée. « Je peux observer pendant deux heures, sans bouger, des oiseaux, en écoutant une conférence sur un MP3 ». Après ça, rien d’étonnant à ce que les jeunes décèlent en lui une aura toute particulière.
Sans oublier que le frère Jean manie l’humour avec talent. « Les grives aiment bien venir picorer les olives noires de cet arbre âgé de 700 ans. J’aime bien les mitrailler avec mon 9 mm. Pas l’appareil photo, le fusil… ». Assurément, et bien qu’il essaye de ne rien laisser paraître, le frère Jean quitte le prieuré avec un pincement au cœur. Ses oiseaux sauvages, sa vallée et son silence, son église, son cloître restauré, les petits coins cachés de la grande demeure… Tout cela, il le lègue, si l’on peut dire, à des amis. Une famille de trois enfants, un couple qu’il a connu alors qu’il accompagnait la communauté tarnaise du chemin néocatéchuménal. « Ils resteront ici une année et s’occuperont du lieu ». En espérant que l’année prochaine, deux frères franscicains du Sri Lanka, viennent s’installer au prieuré. Le frère Jean suivra le déroulement des événements d’un œil attentif depuis son noviciat. En attendant, les bagages sont prêts et il ne reste plus au frère de Saint-Jean qu’à saluer une dernière fois son patron, comme il aime à l’appeler, dans sa belle église. Qui sait, dans vingt ans le frère Jean reviendra peut-être poursuivre sa mission à Ambialet. Dieu seul sait!
Antoine Pasquier
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